Temporalités urbaines : une approche de terrain

Cet article présente la synthèse d’une étude que j’ai conduite en 2011 (Araïs) pour le compte de la Ville de Nantes intitulée La conciliation des temps des ménages de l’agglomération nantaise. Vous êtes partant(e)s pour une petite réflexion sur les temps sociaux ?

Si la ville étalée est sans limites, sans frontières, dévoreuse d’espace, si elle délocalise les fonctions et disperse les lieux de vie, de production et de gouvernance, elle s’accompagne aussi d’un bouleversement temporel. Le temps s’inscrit toujours dans un ou plusieurs espaces. En désenclavant les actes de la cité du seul temps-horloge (1) simplificateur d’hier, l’urbain s’est en quelque sorte multi-temporalisé. Il a livré ses fonctions, son mouvement et jusqu’à son cadre bâti à une multiplicité de temps et de temporalités de nature nouvelle mais entièrement sociale. La vie en milieu urbain se voit ainsi rongée par ces pluri-temporalités qui entrent en tension avec le temps-horloge toujours présent, et les unes avec les autres. (Haicault, 2003)

Face à l’évolution des rythmes de vie individuels et collectifs et à leur désynchronisation (2), qui met en lumière une inégalité des citoyens face à la conciliation de leurs temps, une réflexion est menée autour de l’articulation entre temps et urbanité. S’intéresser à l’articulation des temps d’un territoire signifie porter attention à la vie quotidienne de ses habitants, à leurs contraintes personnelles et collectives, à leurs relations avec l’offre des services publics (transport, modes de garde), à l’organisation du travail, aux formes d’emploi, au temps libéré. Si les temps sociaux rythment la vie des individus, de quelle manière les individus les gèrent-ils au quotidien ?

En fonction des situations sociales (femme active/inactive, homme actif/inactif, adolescent, famille monoparentale, jeune adulte, etc.), cette étude a eu pour objectif de mettre en évidence l’articulation des principaux temps sociaux (professionnel, études/formation, domestique, personnel, libre) à l’échelle individuelle et collective en termes de difficultés, de freins et/ou de possibilités (stratégies d’arbitrages, stratégies de renoncement), et les besoins et attentes qui faciliteraient un meilleur usage des temps.

L’approche monographique

Un sociologue, un anthropologue, un historien ne prétendent jamais exposer seulement leur point de vue. Ils entendent dire quelque chose sur ce que « les gens » disent, penser quelque chose de ce qu’ils pensent, faire quelque chose de ce qu’ils font. (Yves Jeanneret, 2004)

L’enquête s’appuie sur l’approche monographique de douze ménages de l’agglomération nantaise, et au-delà de leurs ascendants et descendants, issus d’une diversité de situations sociales (3).

Une méthodologie composée de quatre principaux outils a été mise en place pour rendre compte de la diversité des situations en matière de conciliation des temps sur le territoire. Les outils qui ont été mobilisés (le Journal des temps, l’entretien individuel, l’entretien collectif, la cartographie), dont certains ont pu être appréciés comme innovants (cartes chronotopiques), permettent de questionner de manière transversale les temps sociaux structurants de ces ménages. En donnant une indication sur leur rythme de vie, ils renseignent sur la manière dont les temps s’articulent individuellement et collectivement, et au final de mesurer quels sont les besoins et les attentes des individus face à la gestion de leurs temps (amélioration).

Des temps structurants …

Le temps est l’effet des pratiques, il ne leur préexiste pas et il n’existe pas sans elles. (Revue Terrain, 1997)

Un temps professionnel qui empiète sur les autres temps

Pour les personnes en activité, le temps de travail est l’activité qui domine toutes les autres : la famille, les loisirs, y compris le sommeil (les TIC élargissent le temps de travail, renoncement à certaines activités). Le travail et la famille sont deux activités consommatrices de temps entre lesquelles les individus sont contraints d’arbitrer en mettant en place des stratégies d’adaptation (travailler à domicile, « choix » féminin, spécificités des conditions de travail). Néanmoins, si l’observation des ménages enquêtés met en évidence un temps de travail dominant à l’échelle de la journée (et de la semaine) (4) des études nationales montrent qu’à l’échelle d’une vie, ce temps ne représente plus que 10% du temps total vécu par un individu (Gillet, 2007). Le sociologue Robert Sue insiste sur le paradoxe consistant à focaliser le discours social sur la question du travail alors qu’il ne représente qu’une part de plus en plus faible de la réalité sociale. Il existe un réel décalage entre la réalité et les représentations sociales.

Un temps domestique (5) qui reste contraignant

Les principaux modes d’arbitrage entre conjoints qui sont évoqués concernent la répartition des tâches domestiques (point de crispation). L’accord est souvent tacite (dit « naturel ») et pris en fonction de certains critères (l’inactivité et le travail à domicile, l’externalisation des tâches, la participation des enfants). Mais le modèle reste prégnant de la spécialisation des rôles par genre au sein du ménage (être mère, être homme, doubles journées).

Un défaut de temps … libre (temps de rien, temps des loisirs)

Pour les ménages de plusieurs personnes, les temps sont dépendants plus ou moins fortement de l’organisation du reste du ménage. Néanmoins, ces personnes ne « s’oublient » pas et s’organisent des temps personnels, le plus souvent à l’extérieur du domicile, dits « exutoires » aux rythmes familiaux (activités sportives, culturelles, associatives) qui sont effectuées pour soi. A contrario, pour les personnes seules, les temps à soi sont vécus comme des temps de solitude (poids des célibats) et ces personnes sont en perpétuelle recherche de temps partagés (temps de sociabilité). Lié à l’intensité des rythmes de travail, le temps libre, et plus particulièrement le « temps de rien » devient un temps de récupération, de « ressourcement », un temps nécessaire. Tous les ménages s’octroient des temps de loisirs individuels et/ou collectifs, mais certains renoncent à certaines activités extérieures au domicile par manque de temps (amplitude du travail importante) et/ou par manque de moyens économiques.

Les personnes déclarant souffrir de manque de temps et faisant état d’un besoin de surcroît de temps « libre » montrent que l’alternative ou l’opposition principale n’est pas entre le travail et le loisir, mais bien entre plusieurs usages du temps, temps professionnel, temps parental, temps domestique, temps de repos, temps de loisirs. (Dominique Méda, 2003)

… qui conditionnent les rythmes, les mobilités et les pratiques dans l’espace urbain

Les individus s’adaptent en mettant en place une diversité de stratégies :

– des stratégies résidentielles, pour se donner la possibilité de s’implanter sur un territoire pour une qualité des temps (avoir accès à tous types de services, pour ne pas perdre de temps, qualité du cadre de vie, …).

– des stratégies d’accès aux loisirs (pratiques culturelles, …) sont mises en évidence car outre le manque de temps, l’un des principaux freins à la pratique de loisirs est le coût financier que représente l’investissement dans une activité, en particulier pour les ménages modestes (privilégier les activités à domicile, tarifs préférentiels, offre locale de loisirs).

– des stratégies d’accès à une consommation différenciée (commerces discount, services de livraison, consommation alternative). Il est préféré l’offre commerciale à proximité du logement, et ceci quelle que soit sa surface (des commerces de proximité, aux petites, moyennes et grandes surfaces).

Si l’usage des technologies de l’information et de la communication (TIC, les e-services) facilite la maîtrise des « espaces temps » en ce qu’ils agissent sur les rythmes individuels et collectifs en permettant d’effectuer en moins de temps, des démarches qui, auparavant étaient consommatrices d’espaces et de temps (gain de temps), les rythmes sociaux sont marqués à la fois par une accélération et une tyrannie de l’instant, où l’immédiateté des temps est souveraine (« tout, tout de suite »).

La conciliation des temps est ainsi perturbée par la déconnexion entre lieu de travail, lieu de vie voire lieu de consommation. En effet, cette déconnexion, en démultipliant les distances, génère un allongement du temps de mobilité (transport) pour accéder aux diverses activités (peu faciliter la conciliation des temps). Au regard des pratiques modales des ménages, deux logiques de mobilité apparaissent : une mobilité choisie (transport automobile, circulation douce, …), une mobilité contrainte (être tributaire des transports en commun, …).

C’est au final la situation socioéconomique (capital économique, stratégies) et le genre (pratiques genrées, poids du genre) qui semblent être des facteurs d’inégalité d’accès aux services, aux équipements et aux activités, et au-delà de difficulté de conciliation/gestion des temps sociaux (les ménages modestes, les familles monoparentales, les personnes seules).

L’articulation des temps sociaux

Les ménages sont peu dans la revendication, néanmoins, trois types de besoins et attentes qui sont susceptibles de faciliter la conciliation des temps sociaux sur le territoire nantais émergent à savoir développer et améliorer certains services dans l’agglomération, un accès pour tous à la culture et aux loisirs, et enfin faciliter les mobilités sur le territoire. S’ils ne remettent pas en question leur propre conciliation des temps, qui serait synonyme de mauvaise organisation voire d’échec personnel (donner une mauvaise image de soi), l’enquête a mis en évidence une conciliation qui peut être qualifiée de difficile. Celle-ci est marquée par des arbitrages et le plus souvent des renoncements qui sont négociés, voire pour certains imposés de fait (non une « décision prise naturellement »). Ce type de conciliation, qui se réfère à un cumul d’activités chronophages, notamment pour les personnes en activités et de surcroît ayant des enfants, se traduit dans presque tous les cas par l’évocation d’un « manque de temps ». Mais n’existe-t-il pas un mode de conciliation qui libérerait du temps ? Certains individus comme les personnes seules ou celles sans profession (hors retraités) ont en effet des moments vides d’activité qu’ils cherchent à occuper et à remplir (le jeune célibataire, la personne âgée, la « femme au foyer »).

Entre manque et abondance de temps : quelle satisfaction ? Trois petits points Etc.

Tel […] le lapin d’Alice au pays des merveilles, nous sommes tous et toujours en retard, à courir, sans savoir où nous allons, après un temps qui passe de plus en plus vite ; pas seulement parce que nous vieillissons, mais aussi parce que notre emploi du temps se remplit sans cesse, plus vite que nous ne pouvons agir, du fait d’un empilement de tâches dont la réalisation est sans cesse interrompue par d’autres tâches, nous obligeant à zapper sans cesse d’activité et à morceler notre journée en une multitude d’instants sans consistance, aboutissant à «une arythmie généralisée». Paradoxalement, plus nous disposons de moyens technologiques perfectionnés nous permettant objectivement de gagner du temps, plus nous en manquons subjectivement. (Egger, 2005 in Bernard Schéou, 2007)

Source de la photographie : MG (moi-même) Mars 2016
(1) Le temps-horloge est né au XVIIIe siècle avec la société industrielle (Haicault, 2003) (2) Du fait d’une évolution du travail (due à la flexibilité, à la féminisation du travail), de l’éclatement des déplacements (du à étalement urbain) ou encore d’une évolution de la structure familiale (les familles recomposées / monoparentales) (3) Ces ménages se répartissent en trois catégories : six ménages avec enfants à charge (famille nombreuse, famille monoparentale, famille recomposée), trois ménages sans enfants à charge (couple actif, jeunes retraités, jeune couple) et trois ménages de personnes seules (personne âgée, célibataire, personne séparée) (4) Rappelons que les données ont été collectées sur une période de deux semaines (5) Le temps domestique englobe le temps consacré aux tâches domestiques et le temps consacré à s’occuper des enfants.

BIBLIOGRAPHIE :

GILLET (Jean-Claude), 2007 (novembre), « Le système d’animation français : entre loisirs et éducation, avec en toile de fond la conquête permanente d’une démocratie vivante », In Recreaçao, esporte e lazer. Espaço, Temp e Atitude (Municipalité de Recife), Actes de la 19° rencontre nationale de Recreaçao e lazer, du 15 au 18 novembre 2007 [URL : http://jeanclaudegillet.free.fr/travaux_publications.htm, consulté le 20 octobre 2010]

HAICAULT (Monique), « Temps sociaux et temporalités urbaines dans la politique de la ville », Revue Interventions économiques [En ligne], 31 | 2003 , mis en ligne le 01 juin 2003, consulté le 21 avril 2011. [URL : http://interventionseconomiques.revues.org/916]

JEANNERET (Yves), « Une monographie polyphonique. Le texte de recherche comme appréhension active du discours d’autrui », Revue Études de communication [En ligne], n° 27, 2004, mis en ligne le 12 mars 2009, p. 57-74 [URL : http:// edc.revues.org/index183.html]

MEDA (Dominique), « Manquons-nous de temps ? », Revue Interventions économiques [En ligne], 31 | 2003 , mis en ligne le 01 juin 2003, consulté le 21 avril 2011. [URL : http://interventionseconomiques.revues.org/920]

SCHEOU (Bernard), « De la tyrannie de la vitesse à l’eurythmie : le temps d’exister », Téoros [En ligne], 26-3 |  2007 , mis en ligne le 01 février 2011, Consulté le 20 avril 2011. [URL : http://teoros.revues.org/985]

Revue Terrain n°29 septembre 1997 Vivre le temps